Women, Power, and Mohammed bin Salman ne cherche pas simplement à déterminer si la situation des Saoudiennes s’est améliorée. Le livre pose une question plus exigeante : quelle est la nature du pouvoir qui produit la réforme et en fixe les limites ? Les changements en cours conduisent-ils vers une émancipation juridique et sociale, ou vers une modernisation contrôlée qui ouvre les domaines du travail, de la mobilité et de la consommation tout en maintenant l’initiative politique et l’organisation indépendante sous étroite surveillance ?
C’est dans cette interrogation que réside la principale force analytique du livre d’Ahmed Arar Mohammad Al‑Atawneh. L’auteur ne réduit pas les transformations saoudiennes au récit triomphal d’une libération accomplie. Il ne nie pas non plus leurs effets matériels au seul motif qu’elles ont été imposées d’en haut. Une réforme peut modifier profondément la vie quotidienne des femmes tout en demeurant un élément d’un projet politique et économique dont l’État dirige le sens et les frontières.
Au-delà de l’opposition entre libération et répression
L’auteur écarte deux verdicts préfabriqués. Le premier voit dans les mesures récentes une rupture presque totale avec le passé et fait du pouvoir politique l’unique source du changement. Le second considère toute réforme comme une opération de communication dépourvue de valeur, puisque le système restreint la contestation et l’action autonome. Pour Al‑Atawneh, chacun de ces récits saisit une partie de la réalité, mais aucun ne permet de comprendre l’ensemble de la transformation.
La fin de l’interdiction de conduire, l’accès élargi au passeport et au voyage, l’ouverture de nouvelles professions et l’assouplissement de la ségrégation dans certains espaces publics ne sont pas de simples symboles. Pouvoir rejoindre un lieu de travail, une université, un tribunal ou un aéroport transforme le sens concret de l’âge adulte. Un revenu personnel peut modifier les rapports de négociation au sein de la famille. La visibilité publique revêt également une importance particulière dans une société où la présence féminine en dehors des rôles traditionnels a longtemps constitué une question morale et politique.
L’élargissement de ces capacités ne signifie pourtant pas la disparition des inégalités. L’emploi peut progresser sans que l’égalité soit pleinement établie dans le droit de la famille. Certaines fonctions de la tutelle masculine peuvent reculer tandis que sa logique demeure inscrite dans d’autres domaines. Une femme peut devenir moins dépendante de certains parents tout en étant davantage reliée aux institutions numériques et administratives d’un État centralisé.
Du « patriarcat protecteur » à l’individualisation administrée par l’État
Le livre décrit le passage entre deux modèles de rapports de genre. Al‑Atawneh qualifie l’ancien modèle de « patriarcat protecteur ». L’autorité masculine y était justifiée par la protection et la responsabilité, non par une propriété explicite de la femme. La femme idéale était pensée comme insérée dans la famille, spatialement encadrée et représentée dans des domaines essentiels par un tuteur masculin.
Ce système n’est pas présenté comme le vestige d’une culture immuable ni comme la conséquence automatique d’une règle religieuse unique. Il s’est construit historiquement à travers l’État moderne, les institutions religieuses, l’économie pétrolière, l’éducation, la bureaucratie et les structures familiales. La réforme ne peut donc pas être racontée comme l’intervention d’un État moderne venu libérer les femmes d’une société traditionnelle. Les institutions publiques ont contribué à consolider l’ordre ancien avant de redéfinir le modèle de féminité que la politique nationale reconnaît et valorise.
Al‑Atawneh nomme le modèle émergent « individualisation administrée par l’État ». La femme exclusivement cantonnée à l’espace domestique n’est plus le principal symbole de la vertu sociale. Le discours public célèbre désormais l’étudiante, la salariée, la cadre, l’entrepreneuse, l’athlète, l’artiste et la citoyenne visible sur les réseaux numériques. L’État accroît la capacité des femmes à traiter directement avec les institutions, tout en conservant le pouvoir de définir le langage politique de la réforme et les canaux légitimes de revendication.
Ce concept est plus précis que l’affirmation selon laquelle le patriarcat aurait simplement disparu. L’autorité a été redistribuée. La médiation des parents masculins a reculé dans le voyage, l’emploi et les services publics ; la capacité de décision des femmes s’est élargie ; et, simultanément, le pouvoir de l’État central s’est renforcé. Il ne s’agit donc pas d’un passage linéaire de la dépendance à la liberté, mais d’une transition entre une vaste médiation familiale et religieuse et une relation plus directe entre l’individu et l’État.
La femme productive de la Vision 2030
Dans l’analyse du livre, la Vision 2030 n’est pas seulement un programme de diversification économique. Elle constitue un projet de reclassement des comportements, des institutions et des identités nécessaires à la nouvelle économie saoudienne. Les femmes y occupent une position stratégique, car leur participation au marché du travail est associée à la croissance, à la nationalisation de l’emploi et à la réduction de la dépendance au pétrole.
La justification officielle de la présence des femmes dans l’espace public s’est donc transformée. Le travail n’est plus présenté avant tout comme une exception qu’il faudrait concilier avec la protection et l’ordre familial. Il devient une contribution à la responsabilité nationale. Ce vocabulaire produit des effets sociaux : une femme peut définir son ambition professionnelle comme une participation à la transformation du pays, tandis qu’une famille peut voir dans les études et la carrière de sa fille un signe de modernité, de patriotisme et de réussite.
Mais la conversion des femmes en « capital humain » soulève une question fondamentale de droits. La valeur d’une femme provient-elle de sa productivité, ou de sa qualité de personne et de citoyenne ? Qu’en est-il des femmes éloignées des secteurs en expansion, des femmes handicapées, pauvres ou rurales, ou de celles qui assurent un travail de soin non rémunéré ? L’autonomisation économique peut devenir une nouvelle norme imposée aux femmes, substituant à l’attente de docilité domestique l’image tout aussi contraignante d’une réussite et d’une productivité permanentes.
La tutelle comme réseau de pouvoir
L’un des arguments les plus éclairants du livre consiste à ne pas traiter la tutelle masculine comme une loi unique. Elle fonctionnait à travers un réseau dispersé de procédures administratives, d’autorité familiale, de tribunaux, d’employeurs, d’hôpitaux et d’attentes sociales. Sa force provenait précisément de cette diffusion. Une femme pouvait être incapable d’identifier la règle qui la limitait, parce que l’obstacle prenait la forme d’une pratique institutionnelle, d’une demande de précaution exigeant l’accord d’un homme ou d’une menace familiale.
Al‑Atawneh distingue ainsi l’abolition de la tutelle de son affaiblissement. Les réformes du voyage et de la mobilité lui ont retiré des fonctions essentielles, mais une autorité différenciée selon le sexe demeure dans le mariage et certains aspects du droit familial. Il en résulte une situation hybride : une femme adulte peut être reconnue comme personne autonome dans les banques, le travail, le voyage et les services publics, tout en rencontrant des rôles juridiques inégaux dans la formation de la famille.
Le livre rappelle aussi qu’un droit formel n’est pas automatiquement utilisable. Une femme peut légalement conduire tout en affrontant l’opposition familiale. Elle peut être autorisée à travailler sans disposer de transports ou de services de garde accessibles. Elle peut posséder un passeport sans avoir les revenus nécessaires pour voyager. La réforme juridique supprime d’importants points de veto, mais l’indépendance concrète continue de varier selon les ressources, la classe sociale, la région et le contexte familial.
L’éducation et la contradiction antérieure à 2016
La transformation n’a pas commencé en 2016. Depuis plusieurs décennies, l’Arabie saoudite avait développé l’éducation des femmes. Les universités avaient formé des générations de diplômées dotées d’ambitions professionnelles, alors que le marché du travail et l’espace public demeuraient trop étroits pour les accueillir. L’État reconnaissait les compétences féminines par l’éducation tout en maintenant des dispositifs administratifs et sociaux qui en limitaient l’usage.
Cette contradiction a préparé le terrain de la réforme. Il devenait difficile d’affirmer que les femmes pouvaient maîtriser la médecine, les sciences, le droit ou l’ingénierie, mais qu’elles étaient incapables de décider si elles devaient conduire ou voyager. Les familles saoudiennes ne découvraient pas l’emploi féminin : les médecins, enseignantes, universitaires et femmes d’affaires existaient avant la Vision 2030. Ce qui a changé, c’est l’étendue des secteurs accessibles et la visibilité publique des femmes qui y travaillent.
Le pouvoir centralisé a donc accéléré une transformation dont les conditions sociales et économiques s’étaient accumulées pendant de nombreuses années. Le reconnaître ne diminue pas le rôle des décisions politiques. Cela évite d’écrire l’histoire comme si la société saoudienne était restée immobile jusqu’à l’annonce officielle des réformes.
Les militantes et le paradoxe de la réforme
Le livre accorde aux Saoudiennes une place active dans cette histoire. Les campagnes contre l’interdiction de conduire et la tutelle, les pétitions, les argumentaires juridiques, les écrits et les débats numériques ont précédé les décisions récentes de plusieurs années. Le militantisme n’a pas toujours pris la forme d’une organisation autorisée. Il est apparu dans des campagnes en ligne, des initiatives individuelles, des arguments religieux ou juridiques et des choix quotidiens qui ont progressivement élargi le domaine du possible.
Al‑Atawneh identifie ici le « paradoxe des militantes ». L’État a adopté des revendications historiquement associées au mouvement des femmes alors même que la défense indépendante de ces revendications et l’organisation politique devenaient plus dangereuses. Le message officiel n’est pas que les femmes ne méritent pas le droit demandé, mais que l’État en décide le calendrier, la formulation et les canaux autorisés.
Cette analyse préserve la complexité de la mémoire politique. Les réformes sont indissociables de la rapidité des décisions prises sous Mohammed ben Salmane et de leur mise en scène politique. Elles appartiennent également à une histoire plus longue, celle des femmes qui ont vécu les restrictions, les ont nommées et ont transformé des difficultés privées en revendications publiques. L’État peut intégrer une demande antérieure, mais cette appropriation n’efface ni celles qui l’ont formulée ni les risques qu’elles ont assumés.
Comment mesurer l’autonomisation ?
Al‑Atawneh propose d’évaluer l’autonomisation selon quatre dimensions : la capacité, le statut, la voix et la sécurité. La capacité demande si les femmes peuvent se déplacer, travailler, étudier, posséder et décider. Le statut concerne leur reconnaissance sociale et juridique comme adultes. La voix mesure leur aptitude à définir publiquement leurs intérêts, à s’organiser, à critiquer les politiques et à influencer les institutions. La sécurité interroge la protection des droits contre une remise en cause arbitraire par la famille, l’employeur, le fonctionnaire ou l’autorité politique.
Cette grille montre pourquoi aucun indicateur ne suffit à lui seul. L’augmentation de la participation au marché du travail constitue un progrès important, mais elle ne mesure pas l’égalité dans le mariage, la protection contre les violences, la qualité des emplois, les écarts salariaux ou la liberté d’expression et d’association. Les capacités peuvent progresser rapidement tandis que la voix politique demeure limitée et que les garanties institutionnelles restent moins solides que les possibilités actuellement offertes.
Un livre bref porté par une vaste thèse
La principale qualité du livre réside dans la clarté de son cadre et dans sa capacité à relier le droit, l’économie, la famille, l’idéologie et l’action des femmes au sein d’une interprétation commune. Son langage évite aussi bien la célébration officielle que la condamnation automatique. Les motifs politiques n’annulent pas les conséquences matérielles de la réforme, pas plus que ces conséquences ne prouvent l’avènement de l’égalité.
L’ampleur du sujet impose cependant un prix dans un volume de 102 pages. La formation de l’État, l’autorité religieuse, le droit familial, le marché du travail et le militantisme numérique pourraient chacun faire l’objet d’une étude beaucoup plus longue. Le livre convainc donc surtout comme synthèse dense offrant des concepts et des pistes de recherche, plutôt que comme histoire sociale exhaustive ou enquête de terrain sur la diversité des expériences selon la classe, la région et la génération.
Cette limite ne diminue pas sa valeur ; elle permet de la définir. Le livre donne au lecteur un vocabulaire pour comprendre une réforme réelle mais administrée, ainsi qu’une liberté individuelle en expansion qui ne se transforme pas nécessairement en pouvoir collectif autonome.
Des droits accordés aux droits garantis
La distinction décisive oppose le droit accordé par le pouvoir au droit garanti par les institutions. Les possibilités offertes aux Saoudiennes se sont élargies d’une manière qu’il serait déraisonnable de nier. Des choix qui semblaient lointains il y a quelques années sont devenus ordinaires pour une nouvelle génération. Leur pérennité dépend toutefois de leur transformation en garanties juridiques cohérentes dans le travail, la famille, la sécurité personnelle et la parole publique.
Au fond, Women, Power, and Mohammed bin Salman invite à comprendre la réforme comme un champ de lutte sociale plutôt que comme le don d’un acteur unique. L’État peut fixer les règles et redessiner les frontières du possible, mais les femmes utilisent les nouvelles possibilités pour renégocier la famille, le travail et la vie publique. Avec le temps, ces conséquences peuvent dépasser le projet politique qui les a déclenchées.
Le livre mérite l’attention non parce qu’il rendrait un verdict définitif sur l’Arabie saoudite, mais parce qu’il pose la bonne question. Il ne s’agit pas seulement de savoir quelle liberté les femmes ont acquise, mais qui la définit, qui en garantit la continuité, et si l’élargissement des capacités individuelles peut devenir une citoyenneté égale et une voix collective indépendante.

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