Le sentiment d’une dégradation du niveau de vie en Algérie ne concerne plus seulement les personnes sans emploi ou les ménages officiellement reconnus comme défavorisés. Il touche également les salariés, les retraités et une partie des classes moyennes, dont les revenus ne suffisent parfois plus à couvrir l’alimentation, le transport, l’habillement, les soins ainsi que les factures d’eau, d’électricité et de gaz.

De nombreux Algériens racontent que leur salaire est épuisé dès la première ou la deuxième semaine du mois. Certaines familles reportent l’achat de vêtements, une consultation médicale ou le paiement d’une facture afin de préserver leur budget alimentaire. Ces témoignages ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer statistiquement la pauvreté, mais ils traduisent un sentiment social largement partagé : l’écart entre les revenus et les dépenses essentielles s’est creusé.

Le problème ne réside pas uniquement dans la hausse actuelle des prix. Les précédentes vagues inflationnistes ont durablement élevé le niveau général des prix, tandis que les revenus d’une grande partie de la population n’ont pas progressé au même rythme.

Le ralentissement de l’inflation ne signifie pas une baisse des prix

Les données officielles font état d’un ralentissement de l’inflation par rapport aux années qui ont suivi la pandémie de Covid-19 et les perturbations des marchés mondiaux. En Algérie, l’inflation a atteint environ 9,3 % en 2022 et s’est maintenue à un niveau comparable en 2023, avant de diminuer. L’Office national des statistiques a notamment enregistré un ralentissement plus marqué au cours de l’année 2025.

Une inflation moins élevée ne signifie toutefois pas que les prix retrouvent leur niveau antérieur. Lorsqu’un produit passe de 100 à 120 dinars, puis que l’inflation ralentit, cela signifie simplement que son prix augmente moins rapidement. Il ne revient pas nécessairement à 100 dinars.

Les indicateurs macroéconomiques peuvent ainsi faire apparaître une amélioration sans que les ménages la ressentent immédiatement. Une famille ne vit pas en fonction d’un taux annuel abstrait : elle paie des prix qui ont accumulé plusieurs années d’augmentations, notamment dans l’alimentation, le transport, le logement et la santé.

L’indice général des prix repose par ailleurs sur un panier moyen. Or, les effets de l’inflation varient considérablement selon les ménages. Les familles modestes consacrent une part plus importante de leurs ressources à l’alimentation et aux services essentiels. Elles subissent donc plus fortement la hausse de ces dépenses que les ménages aisés, même lorsque le taux d’inflation officiel est identique pour tous.

Salaire minimum : une augmentation qui ne règle pas la question du pouvoir d’achat

Depuis le 1er janvier 2026, le salaire national minimum garanti s’élève à 24 000 dinars par mois, contre 20 000 dinars auparavant. Le décret présidentiel précise que ce montant correspond à quarante heures de travail par semaine, soit 173,33 heures par mois.

Cette revalorisation constitue une amélioration nominale, mais elle ne répond pas à la question centrale : que peut réellement acheter une famille avec cette somme ?

Répartis sur trente jours, 24 000 dinars représentent 800 dinars par jour, avant même le paiement du logement, de l’eau, de l’électricité, du gaz, du transport, des soins, des vêtements et des fournitures scolaires.

Un salaire supérieur au minimum légal peut lui aussi se révéler insuffisant pour un ménage dépendant d’un revenu unique, notamment dans les grandes villes ou lorsqu’il doit payer un loyer. Les familles comptant plusieurs enfants, une personne malade ou un parent âgé supportent des dépenses supplémentaires que ne reflète pas une simple comparaison entre les salaires et le prix des produits alimentaires.

Une revalorisation ponctuelle du salaire minimum ne suffit donc pas. Il faudrait mesurer régulièrement l’évolution de son pouvoir d’achat à partir d’un panier réaliste comprenant l’alimentation, le logement, le transport, l’énergie, la santé et l’éducation, puis ajuster les salaires et les allocations en conséquence.

Des aides mensuelles qui ne couvrent pas tous les ménages pauvres

L’État algérien verse plusieurs prestations mensuelles destinées à des catégories sociales déterminées.

L’allocation chômage, créée pour les demandeurs d’emploi pour la première fois, a été portée à 18 000 dinars par mois à compter de janvier 2026, avec une couverture d’assurance maladie. Son attribution reste néanmoins soumise à plusieurs conditions, notamment l’inscription auprès des services de l’emploi, la réponse aux convocations et l’absence de refus d’une offre de travail considérée comme appropriée. Le nouveau dispositif encadre également la durée de son versement.

L’allocation forfaitaire de solidarité, dont le montant varie entre 7 000 et 12 000 dinars par mois selon les catégories, concerne notamment certaines personnes dans l’incapacité physique de travailler, des femmes ayant la charge de leur famille, des personnes âgées sans revenu ainsi que des personnes atteintes d’un handicap ou d’une maladie chronique les empêchant de travailler.

Les autorités ont consacré une enveloppe de 179,4 milliards de dinars à cette allocation, ce qui confirme son importance dans la politique sociale nationale.

Ces dispositifs ne constituent toutefois pas un système général garantissant un revenu minimal à l’ensemble des familles dont les ressources ne permettent pas de couvrir les besoins essentiels.

Un ménage peut compter un salarié faiblement rémunéré et, de ce fait, ne pas être considéré comme dépourvu de revenus, tout en restant incapable de couvrir ses dépenses. Un père ou une mère peut également ne pas remplir les conditions de l’allocation chômage ni appartenir à l’une des catégories bénéficiaires de l’allocation de solidarité, alors que le revenu familial demeure insuffisant.

La protection sociale reste ainsi principalement déterminée par le statut administratif du bénéficiaire : primo-demandeur d’emploi, personne âgée sans revenu, personne handicapée ou incapable de travailler. La pauvreté résultant de l’insuffisance du revenu global du ménage n’est pas toujours prise en charge dans un dispositif unifié.

Les aides du Ramadan ne peuvent remplacer un revenu régulier

Les aides distribuées pendant le Ramadan, l’allocation scolaire et les différentes opérations de solidarité jouent un rôle important pour soulager les familles durant certaines périodes. Elles ne peuvent cependant répondre à un déficit financier qui se prolonge toute l’année.

Une famille doit se nourrir, se déplacer, se soigner et payer son énergie en janvier comme pendant le Ramadan. Lorsque ses revenus restent chaque mois inférieurs à ses dépenses essentielles, une aide annuelle ne modifie pas sa situation structurelle. Elle lui accorde seulement un répit temporaire avant le retour des difficultés.

L’aide saisonnière répond à un besoin lié à une période particulière. Une protection sociale moderne doit plutôt garantir une ressource régulière empêchant les familles de tomber sous un niveau minimal de vie.

Un dispositif plus cohérent pourrait tenir compte des ressources totales du ménage, du nombre de personnes qui le composent, de l’âge des enfants ainsi que de sa situation sanitaire et résidentielle. Une aide mensuelle viendrait alors compléter les revenus lorsque ceux-ci se situent sous un seuil social officiellement défini.

Les subventions généralisées ne profitent pas toujours aux plus vulnérables

La politique sociale algérienne repose également sur de larges subventions accordées à l’énergie, à l’eau, à certains produits de base, au logement et aux services publics. Ces mécanismes permettent de maintenir plusieurs coûts en dessous de ce qu’ils seraient dans une économie entièrement libéralisée.

Les subventions généralisées ne distinguent toutefois pas toujours le ménage pauvre du ménage aisé. Une grande habitation consommant beaucoup d’électricité et de gaz peut bénéficier, en valeur absolue, d’une aide publique plus importante qu’une famille modeste dont la consommation est réduite.

Le caractère relativement abordable d’un service ne signifie pas non plus que sa facture soit facile à payer pour une personne disposant d’un très faible revenu. Même si l’eau ou l’électricité sont moins chères que dans d’autres pays, une facture de quelques milliers de dinars demeure lourde pour un ménage vivant avec une allocation de 7 000 dinars ou un salaire mensuel de 24 000 dinars.

Le choix ne doit donc pas se limiter à maintenir ou supprimer toutes les subventions. Il serait possible de protéger le prix d’une première tranche de consommation essentielle, tout en renforçant les transferts monétaires destinés aux familles modestes et en évitant de leur faire supporter le coût d’une réforme brutale.

La pauvreté ne se limite pas à l’absence totale de revenus

Il existe une différence fondamentale entre un ménage sans aucun revenu et un ménage dont les ressources sont insuffisantes. Un système qui se concentre exclusivement sur la première situation risque d’exclure de nombreux travailleurs, retraités et foyers dépendant d’un seul salaire.

Une personne peut occuper légalement un emploi tout en vivant dans la pauvreté. Un retraité peut percevoir une pension mensuelle, mais devoir choisir entre l’achat de médicaments et le paiement de sa facture d’électricité. Des travailleurs exercent également des activités précaires sans revenu régulier ni couverture sociale complète.

La question ne devrait donc plus être uniquement : « Cette famille dispose-t-elle d’un revenu ? », mais plutôt : « L’ensemble de ses revenus lui permet-il de couvrir ses besoins essentiels ? »

Cela suppose de publier un seuil national de pauvreté actualisé, de réaliser périodiquement des enquêtes sur les revenus et les dépenses des ménages, et de rendre disponibles des données détaillées sur les écarts entre les wilayas, les zones urbaines et rurales, les propriétaires de leur logement et les familles locataires.

L’absence de données publiques récentes et détaillées laisse trop souvent le débat sur le pouvoir d’achat dépendre de déclarations générales et de perceptions individuelles, faute d’un indicateur social clairement établi.

Vers un revenu social minimum pour les familles

L’Algérie pourrait mettre en place un système de protection fondé sur les ressources réelles de chaque ménage plutôt que sur une succession de catégories administratives.

Un revenu social minimum pourrait être versé mensuellement aux familles dont les ressources se situent sous un seuil déterminé. Son montant ne serait pas identique pour tous : il dépendrait des revenus du ménage, du nombre de personnes à charge et de la présence d’enfants, de personnes handicapées ou de malades chroniques.

Un registre social national unifié pourrait croiser les données des services fiscaux, de la sécurité sociale, des caisses de retraite, de l’emploi et du logement. Il permettrait de mieux identifier les bénéficiaires, de réduire les fausses déclarations et d’éviter le cumul indu de plusieurs aides.

La numérisation ne devrait cependant pas devenir un obstacle supplémentaire pour les personnes âgées, les citoyens ne maîtrisant pas les outils numériques ou les habitants de régions disposant de peu de services électroniques.

Le salaire minimum et les prestations sociales devraient également être indexés sur l’évolution du coût d’un panier de besoins essentiels et faire l’objet de révisions régulières. Cette méthode éviterait de laisser le pouvoir d’achat s’éroder pendant plusieurs années avant de procéder à des revalorisations espacées.

La protection sociale ne peut se résumer à une aide saisonnière

L’Algérie dispose déjà de composantes importantes d’un système social : l’éducation et les soins publics, les subventions, le logement social, l’allocation chômage, l’allocation de solidarité, les pensions de retraite ainsi que les aides scolaires et saisonnières.

Ces éléments ne forment toutefois pas toujours un réseau suffisamment cohérent pour empêcher chaque famille de tomber dans la pauvreté. Un citoyen peut bénéficier d’un produit subventionné ou d’un service public tout en restant incapable de payer le reste de ses dépenses mensuelles.

Le problème ne réside donc pas dans une absence totale d’intervention de l’État, mais dans la dispersion des dispositifs, la faiblesse de certaines allocations et l’existence de familles pauvres qui ne correspondent à aucune des catégories administratives prévues.

La réponse ne peut se limiter à une aide plus importante pendant le Ramadan. Elle doit garantir aux familles une ressource régulière permettant de couvrir l’alimentation, le logement, l’énergie et les soins tout au long de l’année.

La dignité d’un ménage ne devrait pas dépendre d’une opération saisonnière, pas plus qu’un salarié ne devrait rester pauvre simplement parce que son salaire légal n’évolue pas au rythme du coût de la vie. La véritable mesure d’une politique sociale ne réside pas dans les montants annoncés, mais dans le nombre de familles qui ne sont plus contraintes de choisir entre un repas suffisant et une facture arrivée à échéance.