L’arrivée, en février 2026, du premier train transportant du minerai de fer de Gara Djebilet vers le corridor industriel du nord a marqué un tournant pour un gisement resté largement inexploité pendant plus de sept décennies.
Pour le gouvernement algérien, l’événement représentait bien davantage que l’ouverture d’une mine. Gara Djebilet est présenté comme un pilier de la diversification économique, une source de matières premières pour la sidérurgie nationale et la preuve que le pays peut transformer ses richesses minières en puissance industrielle.
L’ambition est incontestable. L’Algérie a achevé une ligne ferroviaire de 950 kilomètres à travers un environnement désertique difficile, lancé le développement d’installations de traitement et engagé des centaines de milliards de dinars dans l’ensemble du projet.
Mais l’inauguration d’une infrastructure ne suffit pas, à elle seule, à démontrer la viabilité commerciale de la mine.
Gara Djebilet pourrait produire d’importants bénéfices économiques et stratégiques. Le projet pourrait réduire la dépendance de l’Algérie aux importations de minerai de fer, soutenir la production nationale d’acier et créer une activité industrielle dans le Sud-Ouest. Déterminer s’il générera un rendement financier satisfaisant nécessite toutefois des informations que les autorités n’ont pas encore rendues publiques avec suffisamment de précision.
Le débat devrait donc dépasser deux affirmations opposées : le projet serait nécessairement rentable parce que le gisement est immense, ou il serait voué à l’échec parce que son minerai présente des difficultés techniques.
La taille ne garantit pas la rentabilité, et la difficulté ne signifie pas l’impossibilité.
Un gisement immense, mais pas entièrement exploitable à profit
Les autorités algériennes estiment que Gara Djebilet renferme environ 3,5 milliards de tonnes de minerai de fer, dont près de 1,7 milliard seraient exploitables.
Ces chiffres placent le site parmi les plus grands gisements de fer connus au monde. Ils ne signifient cependant pas que l’ensemble de cette ressource géologique peut être extrait, traité et vendu de manière rentable.
L’économie minière distingue la quantité de matière présente dans le sous-sol de la part pouvant être récupérée économiquement dans des conditions techniques et commerciales déterminées. Cette quantité commercialement récupérable varie selon les coûts d’extraction et de traitement, les technologies disponibles, les infrastructures, la qualité du produit et les prix du marché.
La communication officielle emploie fréquemment le terme de « réserves » pour désigner les 3,5 milliards de tonnes. Il serait plus prudent de parler d’une estimation des ressources géologiques, dont seule une partie serait potentiellement exploitable.
Il ne semble pas exister, dans les sources accessibles au public, d’état détaillé des réserves établi selon une norme internationale reconnue. Un tel document devrait classer les différentes zones du gisement, préciser les volumes récupérables et exposer les hypothèses économiques retenues.
L’ampleur de Gara Djebilet démontre donc son potentiel géologique, mais pas son rendement financier.
Le phosphore constitue le principal défi technique
Gara Djebilet contient un minerai de fer oolithique, dans lequel les minéraux ferrifères sont étroitement mêlés aux matières indésirables. Sa difficulté la plus connue réside dans sa teneur élevée en phosphore.
Les études techniques ne donnent pas un chiffre uniforme pour l’ensemble du gisement. Les échantillons et les zones minéralisées présentent des caractéristiques différentes. Des recherches ont relevé des teneurs en phosphore comprises entre environ 0,3 % et 0,6 % selon les types de minerai. Une autre étude minéralogique a mesuré environ 0,92 % dans l’échantillon examiné.
Ces résultats ne sont pas nécessairement contradictoires. Ils montrent que la composition minéralogique du gisement est variable. Tout projet industriel doit donc déterminer quelles zones seront exploitées, comment les différents minerais seront mélangés et quel traitement chaque catégorie exigera.
Le phosphore peut fragiliser l’acier et diminuer la valeur commerciale du minerai. Les acheteurs peuvent appliquer des pénalités aux produits présentant des teneurs élevées en impuretés, tandis que les sidérurgistes doivent éliminer ou maîtriser le phosphore pendant la transformation.
Le défi technique de Gara Djebilet est souvent présenté comme la nécessité de ramener la teneur en phosphore d’environ 0,8 % vers un niveau proche de 0,1 %. Des travaux en laboratoire et à l’échelle pilote ont montré qu’une réduction importante était techniquement possible grâce à différentes combinaisons de concassage, séparation magnétique, flottation, grillage, réduction et traitement chimique.
Mais une réussite en laboratoire ne garantit pas la viabilité commerciale à l’échelle industrielle.
Une méthode appliquée à un petit échantillon peut nécessiter d’importantes quantités d’énergie, d’eau, de produits chimiques et d’équipements spécialisés lorsqu’elle doit traiter des millions de tonnes. Elle peut aussi entraîner une perte de fer récupérable ou produire des résidus nécessitant une gestion environnementale rigoureuse.
La question décisive n’est donc pas simplement de savoir si le phosphore peut être éliminé. Il faut connaître le coût du traitement par tonne de produit commercialisable, la quantité de fer perdue durant l’opération et la conformité du concentré obtenu aux exigences du procédé sidérurgique envisagé.
Ces données n’ont pas été publiées avec suffisamment de précision pour permettre une évaluation indépendante.
Le chemin de fer résout un problème, mais pas toute l’équation économique
Pendant des décennies, l’emplacement géographique a constitué l’un des principaux obstacles à l’exploitation de Gara Djebilet. Le gisement se situe à environ 130 kilomètres au sud-est de Tindouf, loin des principales aciéries, des ports et des marchés industriels du pays.
La mise en service de la ligne Béchar–Tindouf–Gara Djebilet, en février 2026, a levé une contrainte matérielle majeure. Longue de 950 kilomètres, elle relie désormais la mine au réseau ferroviaire national et permet d’acheminer le minerai vers les installations de traitement et les complexes sidérurgiques de l’ouest de l’Algérie.
La construction d’une telle infrastructure à travers le Sahara représente une réalisation technique importante. Elle peut également créer des possibilités économiques pour les populations situées le long du tracé et, à terme, servir d’autres activités minières ainsi que le transport de marchandises et de voyageurs.
Cette ligne ferroviaire entraîne néanmoins des coûts d’investissement et d’exploitation considérables. Les voies exposées au déplacement du sable et aux températures extrêmes nécessitent un entretien permanent. Les locomotives, les wagons et les installations de chargement et de manutention mobilisent de l’énergie et du capital. La très longue distance de transport ajoute également un coût à chaque tonne livrée.
Le chemin de fer rend l’exploitation à grande échelle physiquement possible. Il ne démontre pas que le minerai livré sera compétitif face à des produits de meilleure qualité provenant de fournisseurs internationaux plus proches des ports.
Cette comparaison dépend du coût complet rendu usine : extraction, traitement, déphosphoration, transport ferroviaire, manutention et transformation supplémentaire avant l’utilisation dans une aciérie.
Ce que représente réellement l’enveloppe de 963 milliards de dinars
Lors de l’examen parlementaire du projet de loi de finances pour 2027, le gouvernement a évalué à 963 milliards de dinars le coût total associé au projet de Gara Djebilet, soit environ 7,35 milliards de dollars selon le taux de change utilisé dans les informations publiées à cette période.
La presse a également rapporté que 944,5 milliards de dinars avaient été notifiés ou étaient en cours de notification.
Ces termes doivent être interprétés avec prudence. Une somme notifiée ou engagée ne correspond pas nécessairement à une dépense déjà exécutée. L’estimation globale du projet n’est pas non plus automatiquement équivalente à son coût final. Les contrats peuvent être réalisés sur plusieurs années, tandis que certaines installations industrielles, unités d’exploitation ou dépenses ultérieures peuvent relever de budgets distincts.
Cette annonce reste néanmoins importante. Elle confirme que Gara Djebilet n’est pas une simple opération minière reposant sur une extraction de surface peu coûteuse. Il s’agit d’un vaste programme industriel et infrastructurel soutenu par des ressources publiques, dont la justification économique doit être évaluée au regard d’un investissement de plusieurs centaines de milliards de dinars.
Une analyse sérieuse de la rentabilité devrait préciser quelle part des 963 milliards de dinars revient directement à la mine, quelle part finance une infrastructure ferroviaire ayant des usages plus larges et quels investissements supplémentaires dans le traitement ou la sidérurgie ne sont pas compris dans cette enveloppe.
Elle devrait également identifier qui supporte chaque dépense : le budget de l’État, les entreprises publiques, les banques, les partenaires industriels ou l’opérateur ferroviaire.
Sans cette ventilation, diviser le coût annoncé du projet par un volume prévisionnel de minerai donnerait un résultat trompeur.
Des objectifs de production profondément révisés
L’évolution des objectifs officiels de production illustre l’incertitude qui entoure encore le projet.
En 2022, les annonces publiques envisageaient une production annuelle de 40 à 50 millions de tonnes une fois la ligne ferroviaire achevée. L’année 2026 était fréquemment présentée comme l’échéance à laquelle l’exploitation atteindrait cette échelle.
Les annonces ultérieures ont adopté une trajectoire plus progressive. En octobre 2025, des responsables ont indiqué qu’une première unité de prétraitement, d’une capacité annuelle d’environ quatre millions de tonnes, devait entrer en service au printemps 2026. D’autres projections évoquaient une capacité portée à 10 ou 12 millions de tonnes vers 2030–2032, tandis que l’objectif à long terme de 40 à 50 millions de tonnes restait présent dans le discours officiel.
Ces chiffres peuvent correspondre à des étapes ou à des indicateurs différents : minerai brut extrait, matière entrant dans l’usine de traitement, concentré produit ou produit final commercialisable. Ils ne doivent pas être utilisés comme s’ils désignaient la même chose.
Certaines présentations officielles ont suggéré que 50 millions de tonnes de minerai extrait pourraient fournir environ 25 millions de tonnes de matière commercialisable. Dans cette hypothèse, le taux de récupération devient un élément central de l’équation économique. Les revenus proviennent du produit utilisable ou vendu, et non de chaque tonne sortie du sous-sol.
Le passage d’une perspective de 40 à 50 millions de tonnes dès 2026 à des capacités initiales plus modestes ne prouve pas l’échec du projet. Les grands projets miniers sont habituellement développés par étapes.
Cette évolution montre cependant que le calendrier initial était trop ambitieux ou reposait sur une autre définition de la production. Les nouveaux objectifs devraient être présentés dans un calendrier unique et cohérent, distinguant clairement l’extraction, le traitement, la production de concentré et la production finale d’acier.
La valeur stratégique n’est pas la rentabilité commerciale
Gara Djebilet peut apporter à l’Algérie des avantages qui n’apparaîtront pas directement dans les comptes de l’exploitant minier.
Le remplacement du minerai importé pourrait réduire la demande de devises étrangères et améliorer la sécurité d’approvisionnement des sidérurgistes algériens. Une source nationale fiable pourrait protéger l’industrie contre les perturbations du transport maritime ou les fortes variations des coûts du fret international. Le chemin de fer pourrait également soutenir le développement régional et d’autres activités économiques.
Ces avantages stratégiques sont légitimes. Les gouvernements investissent régulièrement dans les infrastructures et les capacités industrielles pour des raisons dépassant la rentabilité d’une seule entreprise.
Mais la valeur stratégique et la rentabilité commerciale ne doivent pas être confondues.
Un projet peut servir la politique industrielle nationale tout en offrant un rendement financier limité. À l’inverse, une mine rentable peut peu contribuer au développement général si elle exporte des matières non transformées et crée peu de valeur sur place.
Pour Gara Djebilet, le modèle économique le plus solide ne repose probablement pas sur l’exportation du minerai brut. Sa teneur en fer relativement modérée, son taux élevé de phosphore et son emplacement à l’intérieur du pays rendent difficile une concurrence directe avec les grands producteurs maritimes déjà établis.
Le modèle le plus convaincant serait celui d’une intégration industrielle en aval : traiter le minerai en Algérie, produire du concentré ou des boulettes, approvisionner les aciéries nationales puis exporter des produits à plus forte valeur ajoutée lorsqu’ils sont compétitifs.
Cette stratégie peut accroître la valeur produite à partir de chaque tonne utilisable. Elle exige cependant des investissements supplémentaires dans les usines de traitement, l’énergie, l’eau, les compétences industrielles et la gestion environnementale. Une plus grande valeur ajoutée suppose aussi davantage de capitaux et de risques d’exécution.
Trois trajectoires économiques possibles
L’avenir du projet peut être envisagé à travers trois grands scénarios.
Dans le scénario le moins favorable, l’Algérie extrait d’importantes quantités de minerai mais éprouve des difficultés à les traiter de manière constante selon la qualité requise. Les coûts de transport et de traitement restent élevés, les objectifs de production sont régulièrement reportés et le produit nécessite un soutien financier pour demeurer compétitif.
Dans un scénario intermédiaire, la mine fournit chaque année plusieurs millions de tonnes aux sidérurgistes nationaux. Elle réduit les importations et produit des économies stratégiques, même si son rendement financier direct reste modeste. Le projet fonctionne alors principalement comme un instrument de politique industrielle.
Dans le scénario le plus favorable, la réduction du phosphore fonctionne de manière fiable à grande échelle, les taux de récupération demeurent élevés et les coûts logistiques sont maîtrisés. L’Algérie développe parallèlement une chaîne intégrée produisant des concentrés, des boulettes, du fer de réduction directe et de l’acier fini. Gara Djebilet devient alors non seulement une mine, mais aussi le socle d’une industrie compétitive tournée vers l’exportation.
La taille du gisement rend ce troisième scénario concevable. Les informations accessibles au public ne permettent pas encore d’établir qu’il sera effectivement réalisé.
Le document manquant : un modèle financier transparent
La principale faiblesse du débat public réside dans l’absence d’une étude de faisabilité détaillée et accessible, comprenant les hypothèses nécessaires pour évaluer la rentabilité du projet.
Les citoyens et les experts indépendants ont besoin de davantage que des estimations de ressources géologiques ou de recettes futures. Une projection de recettes a peu de signification lorsqu’elle n’est pas accompagnée des coûts nécessaires pour les produire.
Une évaluation publique crédible devrait présenter les volumes annuels prévus d’extraction et de produit commercialisable, les taux de récupération attendus, les teneurs finales en fer et en phosphore, les investissements par composante, les coûts d’exploitation par tonne et les tarifs ferroviaires. Elle devrait aussi préciser les besoins en eau et en énergie, les hypothèses de prix de vente et les coûts de financement.
Un modèle de flux de trésorerie actualisés devrait indiquer la valeur actuelle nette, le taux de rentabilité interne et le délai prévu de récupération de l’investissement, selon plusieurs scénarios de prix du minerai de fer et de l’acier.
L’analyse de sensibilité est particulièrement importante. Que se passerait-il si la production n’atteignait que la moitié du niveau prévu ? Si le coût du traitement dépassait les estimations de 20 % ? Si les prix internationaux du minerai diminuaient, si l’entretien ferroviaire devenait plus coûteux ou si la construction des unités industrielles en aval prenait du retard ?
Sans réponse à ces questions, les affirmations évoquant un remboursement de l’investissement en sept ou huit ans restent des projections que le public ne peut pas vérifier.
À la critique économique, il faut répondre par l’économie
Le débat a pris une dimension judiciaire préoccupante après que l’économiste Djelloul Slama eut contesté la rentabilité du projet lors d’une émission télévisée. Il avait notamment soulevé des interrogations concernant la qualité du minerai, son traitement, les coûts de transport et le temps nécessaire pour récupérer les investissements.
En octobre 2026, un tribunal l’a condamné à quatre ans de prison en vertu de dispositions relatives aux informations fausses ou malveillantes et à l’ordre public, selon les organisations de défense des droits humains ayant documenté l’affaire.
Les calculs et les conclusions de Djelloul Slama peuvent naturellement être contestés. Un économiste peut sous-estimer la production future, négliger les bénéfices stratégiques ou utiliser des hypothèses rejetées par d’autres spécialistes.
Mais la réponse appropriée consiste à publier l’étude de faisabilité et à démontrer précisément où l’analyse est erronée.
Une décision judiciaire ne peut déterminer le coût de la déphosphoration, le taux de récupération d’une usine de traitement ou la valeur actuelle nette d’un investissement ferroviaire et minier. Il s’agit de questions empiriques et financières auxquelles seules des données peuvent répondre.
Considérer la critique comme un obstacle à l’investissement risque d’affaiblir le projet plutôt que de le protéger. Les ingénieurs, les économistes et les gestionnaires doivent pouvoir signaler les hypothèses irréalistes avant qu’elles ne se transforment en échecs coûteux.
Un potentiel réel, mais une rentabilité non démontrée
Gara Djebilet n’est ni un projet imaginaire ni un succès économique assuré.
Le gisement existe, la ligne ferroviaire a été construite et les premières cargaisons de minerai ont été transportées. L’Algérie dispose d’une importante industrie sidérurgique et possède un intérêt légitime à réduire sa dépendance aux matières premières importées.
Les difficultés techniques sont tout aussi réelles. La déphosphoration, les taux de récupération, la logistique désertique, les besoins en eau et en énergie, l’évolution des calendriers de production et l’importance des capitaux engagés détermineront tous le rendement final.
La conclusion responsable doit donc rester conditionnelle.
Gara Djebilet pourrait devenir l’une des pierres angulaires du développement industriel algérien si le minerai peut être traité à un coût compétitif, si la production atteint une échelle suffisante et si les industries en aval le transforment en produits à plus forte valeur ajoutée capables de soutenir la concurrence.
Mais ces conditions ne peuvent pas être simplement présumées. Elles doivent être démontrées par les résultats industriels et par des données financières transparentes.
Le gouvernement n’a pas besoin de répondre à chaque critique par une nouvelle déclaration de confiance. Il doit publier les chiffres qui permettront au pays de distinguer l’ambition nationale de la viabilité commerciale.
Un gisement contenant plusieurs milliards de tonnes peut légitimement susciter de l’espoir. Seuls les coûts, la production et les flux de trésorerie peuvent prouver sa rentabilité.

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