La France a consacré ces dernières années au démantèlement d’un dispositif militaire qu’elle avait construit au Sahel pendant plusieurs décennies.

Ses forces ont quitté le Mali en 2022, le Burkina Faso en 2023 et le Niger à la fin de la même année. Le Tchad a imposé le départ des derniers soldats français en janvier 2025, tandis que la France a rétrocédé ses dernières installations militaires au Sénégal en juillet 2025.

Les circonstances de ces retraits ont varié. Certains se sont déroulés dans un climat de confrontation, tandis que d’autres ont été négociés. Ensemble, ils ont néanmoins marqué l’effondrement de la présence militaire française permanente dans une grande partie de son ancienne zone d’influence africaine.

Ce recul ne signifie pas que le Sahel a perdu son importance. Il ne signifie pas davantage que la France a renoncé à la coopération en matière de renseignement, à la diplomatie ou à ses intérêts économiques dans la région.

Il révèle une réalité plus préoccupante : même une ancienne puissance coloniale disposant de bases, de forces expérimentées, de réseaux de renseignement, de relations locales et de plusieurs décennies d’influence politique n’a pas réussi à transformer sa présence militaire en stabilité régionale durable.

L’Algérie devrait étudier attentivement cette leçon. Or, certaines de ses initiatives récentes donnent l’impression qu’une partie des dirigeants du pays considère l’espace laissé par la France comme une occasion de projeter plus directement la puissance algérienne.

Ce serait interpréter dangereusement à la fois l’échec français et les véritables intérêts de l’Algérie.

Un véritable changement dans la politique algérienne

L’Algérie s’est longtemps présentée comme une défenseuse de la souveraineté et de la non-ingérence.

Sa doctrine de sécurité accordait la priorité à la défense du territoire national, tandis que sa diplomatie privilégiait la médiation et les règlements politiques, tout particulièrement au Mali.

La révision constitutionnelle de 2020 a modifié ce cadre en permettant explicitement au président de la République de décider l’envoi d’unités de l’Armée nationale populaire à l’étranger, après approbation à la majorité des deux tiers de chacune des deux chambres du Parlement.

Cette modification ne constitue pas une autorisation illimitée d’intervenir militairement à l’extérieur du pays.

L’article 31 affirme que l’Algérie s’interdit de recourir à la guerre pour porter atteinte à la souveraineté légitime et à la liberté d’autres peuples. Il prévoit également qu’elle peut participer au maintien de la paix dans le respect des principes et objectifs des Nations unies, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes.

L’article 91 exige parallèlement l’approbation des deux tiers de chaque chambre du Parlement avant l’envoi d’unités de l’ANP à l’étranger.

Ces garanties sont importantes précisément parce qu’un déploiement extérieur peut commencer comme une manifestation limitée de soutien avant de se transformer en engagement sans terme clairement défini.

En août 2026, l’Algérie a franchi un seuil politique important.

Après une tentative de déstabilisation au Niger, le ministère de la Défense nationale a annoncé l’envoi de quatre avions de combat Soukhoï Su-30, accompagnés d’un appareil ravitailleur, afin d’aider l’armée nigérienne à faire face à la crise.

Plus tôt dans le même mois, l’Algérie avait également offert à l’armée nigérienne deux hélicoptères Mi-24V et deux Mi-171, ainsi que des munitions, des pièces de rechange et du matériel de soutien.

Il ne s’agissait pas d’une guerre déclarée. Le précédent reste néanmoins significatif : l’Algérie a utilisé des moyens militaires hors de son territoire pour manifester son soutien à un gouvernement militaire voisin pendant une crise interne.

Cela dépasse le cadre ordinaire de la défense des frontières.

Le déploiement soulève également une question constitutionnelle qui mérite une réponse transparente.

S’il constituait juridiquement l’envoi d’unités de l’Armée nationale populaire à l’étranger, à quel moment les deux chambres du Parlement l’ont-elles approuvé à la majorité des deux tiers exigée par la Constitution ?

Si les autorités l’ont considéré comme une mission d’urgence, une assistance logistique ou une manifestation symbolique de soutien, elles devraient en préciser publiquement la qualification juridique et les limites.

Le contrôle constitutionnel ne peut dépendre uniquement du nom donné à une opération après que les appareils militaires ont déjà franchi la frontière.

Tin Zaouatine comme ligne d’alerte

Le danger est désormais visible plus à l’ouest, autour du nord du Mali et des deux localités voisines généralement appelées Tin Zaouatine du côté algérien et Tinzaouaten du côté malien.

Les forces maliennes, soutenues par l’Africa Corps russe et par des groupes armés favorables au gouvernement, ont étendu leurs opérations dans la région de Kidal. Des frappes aériennes et des attaques de drones ont été signalées à proximité de la frontière algérienne.

L’Algérie possède pleinement le droit — et l’obligation — de protéger son territoire, sa population et son espace aérien.

Elle doit surveiller les mouvements armés, prévenir les infiltrations, se préparer à d’éventuels déplacements de population et répondre à toute attaque transfrontalière. Renforcer une frontière menacée ne signifie pas intervenir au Mali.

Mais cette distinction peut disparaître rapidement.

Un dispositif défensif peut évoluer vers un soutien accordé à un acteur local. Une liaison entre services de renseignement peut devenir une coordination opérationnelle. Une mission de dissuasion limitée peut créer une pression en faveur de représailles après un incident.

Le nord du Mali rassemble des forces séparatistes, des organisations djihadistes, des milices communautaires, des troupes maliennes et des personnels russes dont les alliances et les rivalités ne peuvent être réduites à un seul front.

L’Algérie ne peut pas contrôler l’ensemble de ces acteurs. Une intervention directe pourrait néanmoins la rendre responsable des conséquences de leurs actions.

La 6e Région militaire, dont le commandement se trouve à Tamanrasset et qui est dirigée par le général-major Mohammed Adjroud, assume la responsabilité immédiate de la défense d’une grande partie de l’extrême sud algérien.

La décision stratégique nationale n’appartient cependant pas au commandant d’une région militaire. Elle relève de la présidence et du haut commandement de l’armée dirigé par le général d’armée Saïd Chanegriha, dans le respect des limites constitutionnelles et du contrôle parlementaire.

La même prudence doit s’appliquer au dispositif algérien de renseignement extérieur.

Les services de renseignement doivent évaluer les menaces, conserver des canaux de communication et anticiper les actions hostiles. Mais la connaissance secrète d’une situation ne remplace pas une stratégie publique.

Des relations opérationnelles non déclarées ne doivent pas entraîner progressivement le pays dans des engagements que les Algériens n’ont jamais débattus.

Aucun élément public crédible n’établit actuellement que l’Algérie envisage d’envahir le Mali, d’occuper un territoire ou de remplacer officiellement les forces françaises.

Le danger est plus subtil : une succession de mesures exceptionnelles peut créer un rôle militaire qui n’a jamais été annoncé comme une doctrine, mais qui finit par en devenir une par répétition.

L’expérience française devrait écarter tout triomphalisme

La France est entrée dans la phase la plus récente de son intervention au Sahel en 2013, lorsque l’opération Serval a stoppé l’avancée de groupes djihadistes vers le sud du Mali.

L’opération a atteint son objectif militaire immédiat. Elle n’a pas produit un ordre politique stable.

Serval a ensuite cédé la place à l’opération Barkhane. Des milliers de soldats français sont restés déployés dans plusieurs pays, tandis que les groupes armés se sont adaptés, ont franchi les frontières et ont étendu leur zone d’action.

La France disposait d’avantages que l’Algérie ne possède pas : des bases permanentes, une logistique expéditionnaire, des capacités de ravitaillement aérien, des plateformes de surveillance, des partenariats militaires établis et les ressources d’un État européen doté de l’arme nucléaire.

Elle disposait également d’une connaissance historique approfondie accumulée pendant la colonisation et les décennies d’influence qui ont suivi les indépendances — connaissance acquise par une domination qui a laissé un profond ressentiment dans toute la région.

Ces avantages n’ont pas empêché l’échec stratégique.

La présence française est devenue politiquement toxique. Des gouvernements militaires ont utilisé leur opposition à la France comme source de légitimité, tandis que la Russie a exploité la colère dirigée contre Paris.

Les forces françaises ont finalement quitté la majeure partie de la région, mais l’insécurité a persisté et s’est aggravée dans certaines zones.

L’Algérie entrerait dans cet environnement avec une histoire différente et une proximité géographique bien plus grande. Cette proximité ne constitue pas une protection : elle accroît le risque.

La France pouvait se retirer de l’autre côté de la Méditerranée. L’Algérie partage avec le Mali et le Niger des frontières longues, difficiles à surveiller et traversées par des réseaux sociaux, économiques et communautaires anciens.

Toute escalade affecterait directement les populations frontalières algériennes, les routes commerciales, les infrastructures énergétiques et la sécurité intérieure. Une mission conçue pour stabiliser le voisinage pourrait introduire le conflit à l’intérieur de l’Algérie.

La mémoire anticoloniale ne doit pas non plus nourrir l’illusion qu’une intervention algérienne serait automatiquement accueillie favorablement là où l’intervention française a été rejetée.

Les gouvernements sahéliens peuvent accepter des avions, des armes ou des renseignements lorsqu’ils sont menacés. Mais la reconnaissance politique est temporaire.

Les populations jugent une intervention étrangère à travers les victimes locales, le respect de la souveraineté, les arrangements conclus entre les élites et le comportement des forces de sécurité. Le protecteur d’hier peut rapidement devenir l’occupant accusé de demain.

Une influence sans enlisement

L’alternative n’est pas la passivité.

L’Algérie ne peut pas abandonner le Sahel aux organisations djihadistes, aux réseaux de trafic, aux juntes militaires, aux forces russes ou aux puissances régionales concurrentes. Sa sécurité nationale est inséparable de ce qui se déroule au sud de ses frontières.

Mais exercer une influence n’oblige pas l’Algérie à devenir le nouveau garant militaire de la région.

Une politique plus durable accorderait la priorité à la protection des frontières, à la collecte du renseignement, à des programmes de formation précisément délimités, à la préparation humanitaire, aux relations économiques et à une diplomatie associant — au lieu de simplement condamner — les acteurs politiques et les communautés du nord du Mali.

Toute assistance sécuritaire devrait reposer sur un fondement juridique public, poursuivre une mission étroitement définie, être limitée dans le temps et demeurer soumise au contrôle parlementaire.

L’Algérie devrait également éviter d’assimiler la survie de certains gouvernements militaires à sa propre sécurité nationale.

Les États durent plus longtemps que les juntes. L’allié tactique d’aujourd’hui peut devenir l’autorité hostile de demain.

Soutenir les institutions et les populations est moins dangereux que de lier la crédibilité de l’Algérie à des dirigeants qui ont eux-mêmes accédé au pouvoir par la force.

Le retrait français a créé un espace stratégique, mais les espaces vacants au Sahel ne restent jamais vides.

L’Africa Corps russe, les armées locales, les mouvements armés, les groupes djihadistes, les puissances du Golfe, la Turquie, le Maroc et d’autres acteurs s’y trouvent déjà en concurrence.

L’Algérie ne peut pas remplir seule cet espace et ne devrait pas essayer de le faire.

La politique la plus patriotique n’est pas la plus spectaculaire.

C’est celle qui protège le territoire algérien sans sacrifier des soldats algériens dans une guerre régionale sans fin ; qui maintient des canaux avec les États voisins sans garantir la survie de leurs régimes ; et qui soumet tout déploiement extérieur aux exigences de la Constitution au lieu de présenter un mouvement militaire comme un fait accompli.

La longue présence française au Sahel a pris fin sans vaincre les insurrections ni construire des systèmes politiques stables.

L’Algérie ne doit pas hériter de la guerre que la France n’a pas pu gagner.