Le 15 octobre 2026, le tribunal de Dar El Beïda, à Alger, a condamné l’économiste et universitaire Djelloul Slama à quatre ans de prison ferme ainsi qu’à une amende, selon les informations publiées par des médias et des organisations de défense des droits humains.

Les poursuites sont liées à des interventions télévisées dans lesquelles Djelloul Slama avait examiné les dimensions économiques et techniques du projet d’exploitation du gisement de fer de Gara Djebilet, dans la région de Tindouf.

Il avait notamment évoqué la qualité du minerai, les coûts de son traitement, l’éloignement du gisement par rapport aux installations industrielles et aux ports, les dépenses de transport ainsi que les conditions nécessaires pour transformer l’extraction minière en un projet industriel viable.

D’après les comptes rendus disponibles, son argument ne consistait pas à demander à l’Algérie de renoncer à ses ressources minières. Il mettait plutôt en doute la rentabilité d’une éventuelle exportation du minerai brut sans développement parallèle d’une industrie nationale de transformation.

Selon lui, la valeur du projet dépendait de la capacité de l’Algérie à traiter le minerai sur son territoire et à l’intégrer dans une chaîne industrielle produisant des biens à plus forte valeur ajoutée.

Le débat a pourtant quitté le plateau de télévision pour devenir une affaire judiciaire. Arrêté le 24 janvier 2026, Djelloul Slama a été placé en détention provisoire le 5 février et est resté incarcéré jusqu’à son procès.

AlgeriaNews n’a pas obtenu le texte intégral du jugement ni les motifs détaillés ayant conduit au calcul de la peine.

Ce document demeure indispensable pour déterminer précisément quelles déclarations ont été considérées comme fausses, quelles preuves ont été produites par l’accusation et sur quelle combinaison de dispositions juridiques la peine de quatre ans a été fondée.

Les éléments accessibles au public suffisent néanmoins à poser une question dépassant un économiste et un projet minier : à quel moment un désaccord professionnel devient-il une infraction pénale ?

Quand le désaccord économique devient une affaire pénale

Les autorités présentent Gara Djebilet comme l’un des piliers de la diversification d’une économie encore largement dépendante du pétrole et du gaz.

Le projet exige d’importants investissements dans l’extraction, le traitement du minerai, les infrastructures ferroviaires et les installations industrielles. La mine, la ligne ferroviaire qui la dessert et les futures unités de transformation sont présentées comme les fondations d’une nouvelle filière sidérurgique nationale.

L’importance du projet est incontestable. Mais cette importance devrait l’exposer à un examen plus rigoureux, et non le soustraire à la discussion.

Plus un projet mobilise directement ou indirectement des ressources publiques considérables, plus ses hypothèses, ses risques, ses coûts et sa rentabilité doivent pouvoir faire l’objet d’une évaluation indépendante.

Les questions soulevées par Djelloul Slama sont ordinaires dans l’analyse d’un investissement minier.

La qualité du minerai, les techniques nécessaires à son traitement, les coûts ferroviaires, la disponibilité de l’énergie et de l’eau, les volumes de production, les prix attendus et les marchés visés déterminent tous la viabilité commerciale du projet.

Les conclusions de l’économiste peuvent être exactes ou erronées. Ses hypothèses peuvent être contestées et d’autres spécialistes peuvent parvenir à des résultats différents.

C’est précisément la raison d’être des études de faisabilité, de l’évaluation contradictoire et du débat entre experts.

Lorsqu’une analyse économique est jugée incorrecte, la réponse normale consiste à publier de meilleures données : coûts d’extraction et de traitement, volumes prévisionnels, frais de transport, prix attendus et délai nécessaire pour récupérer l’investissement.

Une peine de prison ne peut pas démontrer la rentabilité d’un projet.

L’erreur scientifique, si elle existe, se corrige par les données et les arguments. Elle ne devrait pas être corrigée par l’incarcération.

Qualifier une analyse économique d’« entrave à l’investissement » crée, en outre, une difficulté fondamentale : si la contestation publique des hypothèses d’un projet gouvernemental peut conduire à des poursuites, qui acceptera encore d’en produire une expertise réellement indépendante ?

Le danger d’une définition trop large du « faux »

Selon les informations disponibles, Djelloul Slama a notamment été poursuivi sur le fondement de l’article 196 bis du Code pénal algérien.

Introduit en 2020, cet article sanctionne la publication ou la diffusion délibérée d’informations fausses ou malveillantes susceptibles de porter atteinte à la sécurité ou à l’ordre public. Les peines peuvent être aggravées dans certaines circonstances.

La difficulté réside dans l’étendue des termes employés.

La frontière entre une information factuellement inventée et une interprétation, une projection ou une appréciation professionnelle que les autorités considèrent comme incorrecte n’est pas définie avec suffisamment de précision.

Cette distinction est particulièrement importante en économie.

Une prévision économique n’est pas toujours un fait matériel pouvant être classé immédiatement comme vrai ou faux. Elle repose généralement sur des hypothèses relatives aux coûts, aux prix, à la demande, à la productivité, au financement et aux futures décisions publiques.

Si un projet obtient finalement des résultats inférieurs aux prévisions, cela ne prouve pas nécessairement que ses promoteurs ont délibérément trompé le public.

De la même manière, une projection pessimiste ne devrait pas devenir une « fausse information » simplement parce que le gouvernement la rejette.

Pour qu’une condamnation pénale soit compatible avec la liberté d’expression, l’accusation devrait être tenue de répondre à plusieurs questions précises.

Quelle déclaration factuelle était fausse ? Quelle preuve démontre que son auteur connaissait sa fausseté ? Quel dommage direct et sérieux en a résulté ? La sanction était-elle nécessaire et proportionnée ?

Sans ces garanties, une disposition formulée de manière large risque de punir des conclusions dérangeantes plutôt que des falsifications intentionnelles.

La peine de quatre ans renforce la nécessité de publier le raisonnement juridique complet du tribunal, au lieu de s’en tenir à des formulations générales telles que l’atteinte à l’ordre public ou l’entrave à l’investissement.

Toutes les opinions controversées ne sont pas identiques

L’affaire Djelloul Slama a parfois été rapprochée de celle de l’historien et universitaire Mohamed Amine Belghit.

Lors d’un entretien diffusé en mai 2025, Belghit avait décrit l’amazighité comme un projet idéologique « franco-sioniste » et nié l’existence d’une culture amazighe distincte.

Il avait initialement été condamné à cinq ans de prison. En appel, la peine avait été ramenée à trois ans, dont deux avec sursis, avant qu’une grâce présidentielle ne lui soit accordée en décembre 2025.

Les deux affaires ne doivent pas être considérées comme identiques.

Les déclarations de Belghit visaient une composante constitutionnellement reconnue de l’identité nationale et ont légitimement provoqué la colère de citoyens qui considèrent la langue et la culture amazighes comme une partie fondamentale de l’Algérie.

Djelloul Slama, à l’inverse, aurait présenté une évaluation économique et technique d’un projet financé par des ressources publiques.

Cette différence est importante. Elle ne supprime toutefois pas la question de la proportionnalité dans l’affaire Belghit.

Une affirmation offensante ou historiquement infondée peut être réfutée par la recherche, la critique publique et le droit de réponse. Une intervention pénale devrait être réservée à des situations clairement définies, telles qu’une incitation directe à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence.

La liberté d’expression ne signifie pas que toute déclaration soit exacte ou utile. Elle signifie que l’État ne devrait pas répondre à un désaccord intellectuel par l’emprisonnement, sauf lorsqu’un préjudice grave et démontrable atteint un seuil juridique strict.

Le critère nécessaire consiste donc à distinguer l’incitation réelle, qui peut justifier une intervention de l’État, de l’opinion, de l’analyse ou de l’interprétation qui doit être confrontée dans l’espace public.

Une condamnation qui encourage le silence

Les conséquences de l’affaire Slama ne s’arrêteront pas à une salle d’audience.

Les chercheurs, consultants, journalistes, fonctionnaires et universitaires qui l’observent peuvent raisonnablement se demander si la contestation des hypothèses financières d’un autre projet public pourrait, elle aussi, les exposer à des poursuites.

Face à ce risque, beaucoup choisiront de se taire ou de limiter leurs conclusions à ce qui semble acceptable pour les autorités.

C’est ainsi que fonctionne l’autocensure.

Elle ne nécessite pas l’emprisonnement de chaque critique. Un petit nombre de condamnations sévères suffit à indiquer à toute une communauté professionnelle les limites de ce qu’elle peut publiquement discuter.

L’affaire de Djelloul Slama ne constitue d’ailleurs pas un cas isolé.

En avril 2026, le tribunal de M’Sila a condamné l’universitaire Abderrahim Guerna à un an de prison ferme et à une amende pour des publications qui lui étaient attribuées sur Facebook, selon SHOAA pour les droits humains.

L’accumulation de telles affaires crée un environnement dans lequel le chercheur, le journaliste ou le citoyen se demande avant de parler si une analyse peut être interprétée comme une fausse information, si la critique d’un projet public peut être considérée comme une atteinte à l’intérêt national ou si l’examen d’une décision économique peut devenir une menace contre l’ordre public.

L’effet immédiat peut être un discours public plus uniforme. À long terme, il produit cependant des politiques moins bien informées.

L’expert peut renoncer à exprimer son appréciation. Le chercheur peut choisir un sujet moins sensible. Le journaliste peut éviter la question susceptible de lui attirer des difficultés.

Le débat devient alors plus homogène, mais aussi moins sincère et moins utile à la société comme aux responsables publics.

Ce que l’économie et les investisseurs risquent de perdre

L’affaire Slama ne concerne pas seulement les droits humains. Elle touche également à la crédibilité économique de l’Algérie.

Les investisseurs nationaux et étrangers ont besoin d’informations fiables, d’institutions prévisibles et de la liberté d’évaluer les risques.

Ils dépendent d’ingénieurs, de juristes, d’économistes et d’auditeurs capables de signaler des conclusions défavorables sans craindre de conséquences personnelles.

Si l’analyse indépendante d’un projet stratégique peut conduire à des poursuites, les investisseurs peuvent se demander si les études de faisabilité sont réellement autonomes ou si elles servent seulement à valider une décision déjà prise.

Les fonctionnaires et les consultants peuvent hésiter à consigner les risques qu’ils identifient. Les entreprises auront alors plus de difficulté à distinguer les informations vérifiées de l’optimisme officiel.

Une telle situation affaiblit précisément le climat d’investissement que les autorités affirment vouloir améliorer.

La transparence ne constitue pas un obstacle à l’investissement. Elle permet aux investisseurs d’évaluer correctement le risque, de comparer les possibilités et de prendre des décisions éclairées.

Faire taire la critique peut protéger temporairement l’image d’un projet. Cela ne corrige ni ses hypothèses fragiles ni ses éventuelles difficultés techniques, et ne prévient pas les pertes futures.

Les grands investissements industriels et infrastructurels nécessitent un contrôle indépendant précisément parce qu’ils reposent sur des hypothèses complexes et mobilisent d’importantes ressources publiques.

Les spécialistes capables de détecter, avant le lancement d’un projet, des coûts irréalistes, des obstacles techniques ou des prévisions insuffisamment fondées peuvent éviter à l’État des pertes considérables.

Une économie ne se renforce pas en dissimulant les doutes. Elle se renforce en confrontant ses décisions aux preuves et aux critiques les plus exigeantes.

La liberté académique n’est pas une immunité professionnelle

Protéger la liberté académique et professionnelle ne signifie pas que tout ce qu’affirme un universitaire, un économiste ou un historien soit nécessairement correct.

Les experts peuvent commettre des erreurs. Les institutions publiques et les autres spécialistes doivent pouvoir examiner leur méthodologie, corriger les chiffres inexacts, signaler leurs conflits d’intérêts et réfuter leurs conclusions.

La diffamation personnelle, la falsification délibérée ou l’incitation directe peuvent également avoir des conséquences juridiques lorsqu’elles sont clairement établies et qu’elles ont provoqué un dommage identifiable.

Mais l’emprisonnement devrait demeurer une mesure exceptionnelle et de dernier recours. Il ne devrait pas devenir la réponse de l’État à un désaccord sur la rentabilité, les dépenses publiques, l’histoire ou la politique nationale.

La Constitution algérienne protège la liberté d’opinion, d’expression et de la presse.

La valeur de ces garanties ne se mesure pas seulement à leur présence dans les textes. Elle se mesure à la possibilité de les exercer lorsqu’une personne qualifiée présente une conclusion que les autorités considèrent comme gênante.

La protection d’un expert ne résulte donc pas de son titre. Elle repose sur le droit de toute personne à participer pacifiquement au débat public, à condition de ne pas franchir les limites strictement définies de la diffamation, de la falsification intentionnelle ou de l’incitation directe.

La réponse la plus convaincante demeure la publication des faits

Si l’analyse de Djelloul Slama sur Gara Djebilet était erronée, les autorités algériennes disposent d’une réponse beaucoup plus convaincante que les poursuites pénales.

Elles peuvent publier les principales hypothèses économiques du projet : caractéristiques et besoins de traitement du minerai, coûts des infrastructures et de la ligne ferroviaire, volumes annuels prévus, capacités nationales de transformation, marchés ciblés et délai attendu de récupération de l’investissement.

Une telle publication permettrait aux économistes, aux ingénieurs et aux citoyens d’évaluer les arguments concurrents.

Elle renforcerait la confiance dans le projet si les prévisions officielles se révélaient solides. Elle permettrait également de corriger les problèmes si l’évaluation indépendante faisait apparaître des faiblesses.

Maintenir les chiffres essentiels hors du débat tout en transformant les réserves économiques en affaire pénale transmet un message opposé : il ne suffirait plus de soutenir un projet national ; il faudrait également s’abstenir d’interroger ses hypothèses.

L’affaire Djelloul Slama ne constitue donc pas uniquement un désaccord sur l’avenir d’une mine.

Elle représente un test de la capacité de l’Algérie à accepter l’examen professionnel des décisions qui façonnent son avenir économique.

Un gouvernement confiant dans ses grands projets ne devrait pas craindre un économiste qui pose des questions difficiles.

Il devrait lui répondre avec des chiffres, ouvrir ses études à l’évaluation et laisser l’argument le plus solide convaincre l’opinion publique.